Portrait

REFUSER LA CICATRICE, SE RE-APPROPRIER SON CORPS

Voici le témoignage d’Emilie qui a décidé d’utiliser le tatouage tant comme un ornement que comme le moyen d’atténuer un souvenir douloureux, en y dissimulant la trace indélébile.

« C’était en juin, peu de temps avant mes vacances. Je faisais examiner un grain de beauté chez un dermatologue d’une université bruxelloise. Une routine, mais comme j’en ai pas mal, j’ai pris l’habitude d’y être attentive, par sécurité. C’était une petite tache brunâtre, pas vilaine, située dans le décolleté, à la naissance du sein.

Quelques jours plus tard, je reçois au boulot un coup de fil du spécialiste en question :  » Vous avez probablement un cancer de la peau ». C’était comme un coup sur la tête. J’étais effondrée. « Non, n’annulez pas vos vacances, il n’y a pas d’urgence, nous verrons ça à votre retour ». Je ne comprenais pas. Il y avait une telle désinvolture dans son ton, un tel détachement par rapport à ce qu’il m’annonçait ! J’appelai ma mère au téléphone, j’étais en larmes.

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Bien sûr j’annulai mes vacances. Et peu de temps après, je me retrouvai dans le cabinet du dermatologue pour faire enlever définitivement cette tache que je ne pouvais plus regarder autrement qu’avec angoisse et dégoût. Le type s’y est pris comme un boucher. Il a gratté, creusé, profondément ; plus qu’il ne le fallait. A un moment le sang a giclé, j’en avais le visage éclaboussé, ça tournait au cauchemar, j’aurais donné tout ce que j’avais pour être ailleurs, pour que ce ne soit pas à moi qu’il arrive cette horreur. Je suis sortie du cabinet complètement sonnée. Je n’arrivais littéralement plus à penser à autre chose qu’à ce bout de chair qu’il m’avait arraché ; et dont je tremblais de connaître les résultats de la biopsie.

Puis ce matin-là, le verdict :  » Non, finalement, ce n’était qu’une fausse alerte, il n’y avait rien de cancéreux ». Je n’osais y croire. Un poids s’est soulevé de mes épaules. La peur était partie. Mais il restait le souvenir. Et la cicatrice. Indélébile, vilaine, boursouflée, longue de trois centimètres, en plein décolleté. Impossible de ne pas la voir, impossible de l’effacer.

Je portais déjà une petite croix Mochica tatouée sur le poignet. Plus tard, Denis m’avait dessiné un motif plus important, sur base d’un dessin traditionnel que je lui avais apporté. Il fallait l’adapter, le rendre « tatouable ». Il m’a conseillé un tatoueur avec lequel il avait déjà travaillé, et dont il connaissait la capacité à reproduire le plus fidèlement son dessin. J’adore ce tatouage au creux de mon bras, à la fois visible et élégant, étrange et exotique.

Et l’idée a fait son chemin d’un autre tatouage, plus important encore, qui se déroulerait de l’épaule sur la poitrine, coulant dans le décolleté, et qui masquerait la cicatrice à laquelle j’étais certaine de ne jamais pouvoir m’habituer. Elle s’est concrétisée sous la forme d’un flot de fleurs tropicales mélangée de petits squelettes Mochica, une danse macabre d’une poésie sombre, légère et aérienne. Il restait à voir si on pouvait tatouer sur la peau cicatrisée, en relief, ou comment adapter le motif à la blessure. »

Aujourd’hui, Émilie voit dans le miroir, à la place de la cicatrice qu’elle détestait, un dessin qui lui appartient, qu’elle porte comme un bijou, et qu’elle dévoile selon ses envies et sa fantaisie. Je pense que c’est une autre raison d’être du tatouage, qui décidément obéit à autant de motivations qu’il y a d’individus. On ne peut pas effacer un traumatisme, mais au moins dissimuler la marque qui le rappelle ; et de ce fait en atténuer le souvenir, et refuser d’en arborer l’oblitération. Se réapproprier son corps, choisir les stigmates et les marques que l’on porte, que l’on montre : affirmer son identité.

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